Mars 07 11

Version imprimable La-Vie : Grains de sable à Gâvres

Extrait article du n° 3210 du 08/03/2007

Revue de presse
L'hebdomadaire La Vie publie, dans son n° 3210 du 8 mars, un article sur le projet d'extraction de sable. Une journaliste est allée à la rencontre de différents intervenants qu'ils soient opposés au projet ou du groupe Lafarge. Vous pouvez acheter ce numéro de La Vie en kiosque ou sur la boutique du site.

La Vie
 
Grains de sable à Gâvres

Le cimentier Lafarge envisage de prélever 600 000 tonnes de sable chaque année pendant trente ans entre les presqu’îles de Gâvres et de Quiberon. Écologistes et pêcheurs s’inquiètent. D’autant que le plus grand cordon dunaire de Bretagne subit déjà l’érosion.



De notre envoyée spéciale dans la presqu’île de Gâvres

«Roulez lentement, il y a du vent aujourd’hui.» Un conseil avisé au moment de franchir l’isthme qui mène à la petite presqu’île de Gâvres. En certains endroits la fine bande de sable s’étrangle, pour ne laisser que quelques mètres de chaque côté de la route. Poursuivant son chemin le visiteur aperçoit d’abord les bâtiments grillagés du Gerbam, un centre militaire de recherche et d’essai sur les munitions, avant qu’apparaisse soudain le petit village de maisons blanches aux toits gris. Pas grand monde dans les rues, on est loin de l’animation estivale et beaucoup d’habitations sont vides à cette époque de l’année. Mais André Berthou est chez lui, pas près de quitter Gâvres où il est le président de l’Association de protection du littoral de Gâvres, née en 2001 quand les digues avaient cédé, laissant une partie du village noyée par les eaux.

Depuis deux ans, son nouveau cheval de bataille est un permis de recherche accordé à des filiales des groupes cimentiers Lafarge et Italcementi, pour un projet d’extraction de sable dans la baie. Chiffres prévus du chantier : 600 000 tonnes extraites à quelques milles des côtes chaque année pendant trente ans. «Pourquoi héritons-nous de ce type de projet, alors que la direction départementale de l’équipement (DDE) nous a informés par courrier que nous sommes sur un site soumis au risque de submersion marine ?», s’interroge André Berthou. À quelques kilomètres de là, l’isthme de Penthièvre, qui mène à la presqu’île de Quiberon, est déjà victime de l’érosion. «j’ai peur que le projet ne vienne aggraver ce phénomène naturel. En cas de prélèvement, n'enlève du sable qui ne reviendra pas», explique André Berthou.

Le Peuple des dunes compte bien mettre son grain de sel

La petite association de Gâvres a donné naissance à un collectif poétiquement baptisé le Peuple des dunes. Encore un grain de sable qui fait grincer des dents chez Lafarge, soucieux de son image de promoteur du développement durable, ainsi qu’en témoigne son partenariat récent avec WWF France. «Ce projet est en totale conformité avec la loi et de plus, très en amont de la demande de concession minière», assure Arnaud Colson, un des responsables environnement de l’entreprise. Des organismes d’étude «très compétents et d’une objectivité sans faille» inspectent aujourd’hui la qualité du sable, les courants ou la présence d’herbiers où vient frayer le poisson. «Ces études ne sont pas terminées, mais les premiers constats montrent qu’on ne se trouve pas dans une zone sensible du point de vue biosédimentaire», affirme Arnaud Colson. Au vu des résultats, il écarte également pour l’instant tout danger d’érosion : «Le projet est hors de la zone sensible du cordon dunaire, et les courants de fond ne sont pas susceptibles de déplacer les sédiments.»

Au Large des côtes du Morbihan, les filiales de Lafarge et Italcementi espèrent ainsi trouver des granulats, sables ou graviers qui, mélangés à du ciment et de l’eau, serviront à fabriquer le béton de nos immeubles. Et les Français en sont très gourmands : les granulats sont le produit naturel le plus consommé après l’eau, près de sept tonnes par an et par habitant ! Un matériau de plus en plus difficile à se procurer, en Bretagne et dans d’autres régions : «Le schéma départemental des carrières prévoit une pénurie de 1 100 000 tonnes de granulats par an dans moins de sept ans, pour le seul Morbihan », énonce Arnaud Colson. Sur la terre ferme, la population accepte en effet de moins en moins souvent d’avoir une carrière dans son voisinage, et les gisements marins peuvent être un moyen de diversifier la ressource. Des granulats sont d’ailleurs déjà exploités dans la Manche et sur la façade atlantique.



Mais ce type de chantier doit tenir compte des autres utilisateurs de la mer, en premier lieu des pêcheurs. Ceux-ci sont massivement opposés au projet d’extraction de sable, selon Liliane Cariou, la présidente du comité local de pêche, installé dans le port de Lorient. Là, peu d’animation, des hangars gris et quelques mouettes. Un calme significatif d’une activité qui a perdu 50% de ses effectifs ces dernières années, «il a été demandé beaucoup d’efforts aux pêcheurs ; ils savent désormais que la ressource n’est pas inépuisable et qu’il faut la protéger, et ils ne comprennent pas qu’il existe maintenant de tels projets», résume la présidente.

Les amoureux de la nature s’inquiètent également pour le plus grand cordon dunaire de Bretagne, qui s’étend entre Gâvres et Quiberon : 2 500 hectares protégés par la servitude militaire de la zone de tir, où le regard ne bute sur aucune construction. «Ce projet suscite des oppositions qui viennent s’enraciner sur des craintes plus générales. Comme l’érosion, qui touche un quart du littoral français, ou les changements climatiques», remarque Emmanuelle Elouard, chargée d’études pour ce site classé Natura 2000 (voir encadré ci-contre). Elle surveille avec beaucoup de vigilance la zone dont elle s’occupe, d’autant qu’elle vient de bénéficier d’un financement européen de plus de 700 000 € sur cinq ans. «Le cordon dunaire est un lieu où les enjeux économiques sont énormes, conclut la jeune femme, et ce sera un élément important lors de la demande d’autorisation de concession.»



Des élus aimeraient arrêter le projet bien avant. Alain Bonnec, adjoint au maire de la petite ville d’Erdeven, chargé de l’environnement, appuie son argumentaire sur le principe de précaution : «il y aura toujours des scientifiques pour dire le contraire de scientifiques de même niveau. Et s’il y a un impact sur le trait de côte, il ne se verra que trente ou quarante ans après la fin de l’exploitation. Ce sont nos petits-enfants qui en pâtiront, pas les personnes qui prennent des décisions maintenant.»
Militant de longue date de la cause environnementale, l’élu appelle à une vision plus globale : «Trouver des alternatives au béton, réfléchir au problème des résidences secondaires, ici comme dans les autres communes du littoral, elles représentent désormais plus de la moitié des habitations ;»

Si le projet ne devrait pas débuter avant 2009 (Lafarge et Italcementi vont demander une prolongation de deux ans de leurs permis de recherche), Le Peuple des dunes appelle déjà, lui, à manifester, le 25 mars prochain, sur la plage d’Erdenven. Pas très loin de "la Main verte", un monument érigé en souvenir de l’opposition réussie, en 1975, au projet d’implantation d’une centrale nucléaire. Un signe ?

Raphaëlle Pienne
La Vie, N° 3210 du 8 mars 2007

Mots-clés : ,

 

Recherche dans tout le site 

Services visiteurs 



voir les Stats

Annuaire et Guide de Bretagne, www.webbreton.com
www.webbreton.com


autres