Jui. 07 13

Version imprimable Le Nouvel Observateur, "La guerre des sables"

Extraits article du 12 juillet 2007


Revue de presse

Un article à la Une de l'hebdomadaire qui relate le combat du Peuple des Dunes contre Lafarge pour la préservation du cordon dunaire entre Gâvres et Quiberon et la biodiversité marine entre Belle Île et Groix.


Capture d'écran Le Nouvel Obs du 12 juillet 2007

Menace sur les dunes du Morbihan
La guerre des sables

Au sud, la presqu'île de Quiberon. Au nord, la petite mer de Gâvres. Et au milieu coule la rivière d'Etel.
Entre ces deux points, des marais salants, des herbes battues par le vent, des landes grises, vertes, bleues. Et des dunes à perte de vue où poussent encore quelques chardons bleus, emblèmes de la Bretagne. La baie d'Etel: le plus grand massif dunaire breton - 2 500 hectares encore préservés de la folie bétonnière de l'homme -, un paysage du bout du monde à quelques heures de Paris. C'est là que viennent se reproduire les dernières poules de sable et les vanneaux huppés. Un paradis... aujourd'hui menacé.

Ces temps-ci, l'immense plage n'attire plus seulement des promeneurs ou des pêcheurs de palourdes, mais aussi des cohortes de manifestants en colère. Les habitants ont appris qu'à quelques milles de là leurs dunes pourraient bien disparaître, mangées, rongées, englouties par l'océan déchaîné que plus aucun obstacle n'endiguerait. Un scénario apocalyptique signé Lafarge. Depuis 2005, le cimentier sonde les fonds marins à la recherche de sable. Son objectif? Ouvrir en mer, d'ici à quatre ans, une vaste carrière de granulat pour faire face à la pénurie en béton qui guette les côtes bretonnes. Dans la petite presqu'île de Gâvres, le projet Lafarge fait des vagues. Les chiffres prévisionnels du chantier affolent: à quelque 3 milles du littoral breton, 600 000 tonnes de sable seront prélevées tous les ans pendant au moins trente ans. "Au total, ça fera 18 millions de tonnes enlevées! calcule André Berthou. C'est une catastrophe écologique annoncée!"

Depuis soixante-huit ans qu'il habite Gâvres, cet ancien patron de pêche a vu le tombolo s'étrangler entre la presqu'île et la petite mer de Gâvres au gré des grandes marées et des tempêtes. Aujourd'hui, l'étroite bande de terre qui relie l'ancienne île au continent paraît bien fragile face aux assauts de l'océan, et les renforcements de béton ne suffisent pas à la protéger. Déjà, en 2001, les digues avaient cédé, et Gâvres avait été à moitié submergée. Avec son Association de Sauvegarde et de Protection du Littoral de la Presqu'île de Gâvres, André Berthou s'était battu pour que la tempête soit reconnue catastrophe naturelle. Depuis, le massif dunaire qui s'étend de Gâvres à Quiberon est étroitement surveillé: aucune construction n'est tolérée pour ne pas accentuer le phénomène d'érosion. Et la baie est classée Natura 2000. Alors André Berthou ne comprend pas. Pourquoi un tel projet si près d'un littoral protégé? "Si on laisse faire, les presqu'îles de Gâvres et de Quiberon vont redevenir des îles", s'alarme-t-il.

Dans le village, tout le monde connaît André Berthou, 68 ans, dont trente à pêcher dans la région. Un petit homme au verbe franc, au regard aiguisé derrière ses lunettes noires. C'est lui qui a appris aux Gâvrais les desseins du cimentier, que seule une minuscule brève dans un hebdo local mentionnait. Lui aussi qui est monté au front, dès 2005, en alertant pêcheurs, scientifiques et élus du danger du projet. Un battant prêt à aller «jusqu'au bout» pour protéger sa baie, mais aussi ses 300 pêcheurs directement menacés si le projet Lafarge aboutit. "En touchant au substrat, on touche à la nourriture de la faune et on rompt la chaîne alimentaire. Les poissons iront ailleurs, et de quoi vivront les pêcheurs?"

En janvier 2007, il crée un collectif d'une centaine d'associations: Le Peuple des Dunes. Jimmy Pahun, le charismatique navigateur, s'en fait le porte-parole. Deux mois après, il organise une manifestation géante sur la grande plage d'Erdeven: 12 000 personnes sont au rendez-vous. Leur mot d'ordre? "Touche pas à mon sable!" La résistance est en marche.

Dépassé par la mobilisation, Lafarge fait profil bas. "Nous comprenons l'émotion de la population, mais notre projet n'en est qu'à sa phase de recherche", plaide le président Jean-Marc Goldberg. Soucieux de son image de promoteur du développement durable, le géant du béton esquive le coup, louvoie, assure travailler avec des organismes "indépendants" qui évaluent les impacts du projet sur l'environnement. La stratégie? Gagner du temps et rassurer les Morbihannais. Les discours sont rodés, les résultats des études, "fiables à 100%": courants et houles seraient trop faibles pour pouvoir déplacer les sables, et l'existence d'une barrière rocheuse en mer empêcherait les sédiments de se déporter vers la plage. Aucun risque, donc, de voir les dunes englouties.
Angélisme? Les bonnes paroles du cimentier laissent de marbre les scientifiques du Peuple des Dunes. «Il existe des dunes de sable dans les fonds de la zone inspectée par Lafarge, explique Yves Lebahy, géographe. Or ces dunes ont été formées par des courants, par la houle et par le vent ! Pourquoi minimiser leur impact?» D'autres, comme Pierre Mollo, enseignant en biologie marine, craignent que ces extractions massives réveillent des organismes en dormance dans la vase, porteurs de toxines nocives à la consommation de coquillages: "En creusant, on touche à des bactéries dangereuses qui peuvent mettre en péril toute l'économie de l'ostréiculture et de la pêche." Tous ont en tête l'envasement des estuaires de la Vilaine et de la Rance après la construction de barrages. "Chaque fois, les projets se fondaient sur des études scientifiques prétendument irréprochables. On a vu les résultats!" accuse Yves Lebahy. Cette fois, pas question de laisser faire au bénéfice du doute.

En attendant, de part et d'autre on se jauge, on s'épie. C'est à qui fléchira le premier. Le cimentier, qui a prolongé de deux ans son permis de recherches dans la baie, multiplie les tentatives de séduction à l'égard du Peuple des Dunes. Il a même proposé à deux scientifiques du collectif de "collaborer" à ses recherches. "C'est le combat du pot de terre contre le pot de fer, soupire Alain Bonnec, adjoint à la mairie d'Erdeven. Lafarge essaie de nous avoir à l'usure."

Et si c'était à l'Etat de trancher? Au ministère de l'Environnement, on murmure que la réglementation est mal faite, qu'il est anormal que les industriels puissent définir seuls leur zone de concession. «Le Code minier part du principe qu'en mer le sable appartient à celui qui le trouve, indique une source. Les industriels sont donc tentés de creuser au plus pratique et au moins cher: c'est-à-dire au plus près des côtes, où les risques sont les plus importants. C'est exactement ce qu'a fait Lafarge: ses études sont encore incomplètes, et rien ne prouve qu'il n'y aura pas de préjudice à court ou à long terme.» Lequel? Impossible de le savoir, l'océan est capricieux. Mais avec l'épuisement des carrières terrestres, les extractions en mer risquent de se multiplier. "Laisser les industriels creuser au petit bonheur la chance, c'est suicidaire: on va droit vers des inondations à répétition ou des écroulements de falaises!" Alors pourquoi ne pas confier la gestion des granulats marins à l'Etat, comme en Grande-Bretagne? A Bercy, la question fait sourire: "Nous aimons beaucoup les petits poissons, mais il faut être réaliste! L'Etat n'a pas les moyens de mener cette politique... Et qui voudrait payer plus d'impôt pour du béton?" Le granulat est, pourtant, la substance naturelle la plus consommée par l'homme après l'eau et l'air, près de 7 tonnes par an et par habitant. Une ressource stratégique, et périssable. Le béton, une affaire d'Etat? En se lançant dans la bataille du sable, Le Peuple des Dunes a ouvert le débat.

Marie Vaton
Le Nouvel Observateur n°2227
Semaine du jeudi 12 juillet 2007


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