Mars 07 25

Version imprimable Le Peuple des Dunes Erdeven 2007, Prise de parole d'Yves Lebahy


Yves Lebahy est Professeur agrègé de Géographie, enseignant à l'IUP d’Aménagement maritime et littoral Université de Bretagne sud - Lorient.


Plage d'Erdeven le 25 mars 2007 Photo Peuple des Dunes

Pourquoi je me suis mobilisé ?

Pourquoi avons-nous à nous mobiliser ?

Lorsque j’ai eu connaissance de ce projet, il y a quelques mois seulement, et des premiers documents qui circulaient à son sujet, j’ai tout de suite été en alerte pour trois types de raisons au moins.

La première, mettait en jeu des documents scientifiques expliquant que l’opération serait sans effets sur le littoral.

C’est ignorer que toute action humaine quelle qu’elle soit, où qu’elle soit, génère un déséquilibre des milieux et je suis trop attaché au principe de géosophie cher à certains géographes, c'est-à-dire un rapport profond de sagesse et d’humilité que doit entretenir l’homme à l’égard de la terre qui nous porte et nous nourrit, pour n’avoir pas été immédiatement en alerte, surtout sur un milieu aussi complexe et ignoré que le milieu marin au contact des côtes.

A la lecture de ces documents, j’ai été en effet surpris de certaines affirmations. Ainsi l’action de la houle sur les fonds était niée ou tout au moins minimisée ce qui remettait en cause tout ce que j’ai pu apprendre dans le passé sur cette question et que j’enseigne auprès de mes étudiants. Mais le doute primant, je me suis mis à la recherche d’informations qui ont confirmé mes présomptions, j’ai interrogé à ce sujet des personnes qualifiées en la matière, comparé mes estimations aux leurs ; ils n’ont en rien contredit mes hypothèses. Mieux, tout récemment une plongée sur le site d’étude, réalisée par –38 m a démontré que les impacts étaient encore plus importants que ceux que nous pouvions imaginer. Il y a bien sur les fonds de la zone potentielle d’exploitation mise en mouvement des sédiments. Et l’étude de sites proches démontre à quel point l’action humaine en la matière est déstabilisante : je pense à la disparition du poulier de la Laïta résultant 50 ans après des extractions de sables de l’époque de l’occupation et de la reconstruction, aux interrogations quant aux perturbations constatées de la plage des Grands sables à Groix.

Que dire alors de la minimisation ou l’occultation dans ces études d’autres phénomènes tout aussi importants dans les dynamiques littorales, tels que ceux des courants de dérive littorale, de transfert présents ou passés des sédiments de systèmes dunaires fossiles vers les systèmes dunaires observables aujourd’hui sur le trait de côte, des évolutions morphologiques du trait de côte et de tous ces incidents ponctuels observés ces dernières années. Toutes interrogations qui restent sans réponse dans ces analyses scientifiques.
Mais plus grave, celles-ci, dépendantes de commanditaires intéressés, donnent la nette impression d’être téléguidées ou bienveillantes, focalisées aux seuls besoins de l’extraction et ignorant les effets environnants, limitant leurs analyses aux seuls effets immédiats mais ne prenant pas en compte les résultantes sur la totalité de la zone. Et surtout, on peut être amené à douter de leur sérieux car elles ne prennent pas en compte tous les phénomènes, ne les perçoivent pas sur un temps long, sur des conditions variables de milieu (tant actuellement que dans l’histoire géologique récente), ne tiennent pas compte de leurs limites techniques sur ce champ spatial limité et fluctuant dont les dynamiques sont très difficiles à modéliser. Elles semblent enfin ignorer ce que la simple observation peut révéler à l’œil exercé du géographe que je suis : la morphologie des côtes révèle bien plus que certaines analyses physiques ou mathématiques pointues qui focalisent leur raisonnement sur des aspects limités de la question.

Face à de telles incertitudes d’analyse, un principe simple doit prévaloir : le principe de précaution.
Il guide actuellement tous les textes internationaux, européens ou nationaux en matière d’aménagement et de comportement des hommes face aux milieux. Dans le doute abstenons nous : Nous avons trop d’exemples en tête parfois très proches (barrage d’Arzal, marémotrice de la Rance), d’actions humaines fondées sur des études scientifiques soit disant irréprochables qui démontrent aujourd’hui leur aberration. Ce que souligne un des derniers rapport de l’Observatoire du littoral de l’Institut Français de l’Environnement (Ifen n°113 de Sept.2006) lequel met en rapport la forte régression d’1/4 du littoral métropolitain avec les exactions de l’homme. Que dire alors lorsque le niveau des mers aura augmenté de 50cm ?

La seconde relève des contradictions inhérentes aux activités humaines


portées sur ce milieu fragile et convoité que constitue la côte sud de la Bretagne voire tout le littoral de la Région , si ce n’est la région toute entière. Il s’agit ici d’une raison profondément politique au sens profond du terme. Elle souligne les contradictions croissantes auxquelles est confrontée notre société en terme de gestion de son territoire. Dans les années 60/70, cette dernière s’est peu à peu orientée vers une économie touristique et de villégiature, signe de ce qu’elle a pris pour un accès à la « modernité ». Aujourd’hui elle est dans l’œil du cyclone et cette logique arrive à son terme : le littoral breton concentre 1/3 des constructions réalisées sur le littoral français, la côte du Morbihan à elle seule 10%. Or la moitié de ces constructions sont des résidences secondaires ou de retraite et le phénomène, s’il n’est freiné voire stoppé, ne peut que se poursuivre : 300 000 nouveaux habitants sont attendus d’ici 2020, 150 000 pour le seul Morbihan. Or ceux-ci n’ont qu’un rêve : accéder à un pavillon individuel en bord de mer. Une bonne part des besoins en sables actuellement avancés (1,2 millions de tonnes/an) résulte de cette pression que rien ne vient contrecarrer et des besoins en construction qu’elle génère.

On sait aujourd’hui les conséquences de tels choix en matière économique, sociétale, environnementale. C’est la déstabilisation des activités primaires dépendantes d’un milieu naturel de qualité et fondement pérenne de nos économies. C’est l’éclatement social et générationnel qui affecte notre société, dont le coût social, culturel et économique est lourd pour la collectivité et l’identité de nos milieux.

C’est la destruction irrémédiable par l’artificialisation des milieux et paysages que tout le monde nous envie.

Mais c’est aussi la destruction progressive de ces équilibres et des harmonies paysagères, le risque de déstabiliser indirectement le trait de côte par ces extractions que cette économie de la villégiature fondée pourtant sur ces qualités environnementales, vient elle-même détruire : le serpent se mord la queue.
Nous sommes arrivés au point majeur de la contradiction :

il nous faut opérer d’autres choix économiques, définir une autre logique de vie. La question de cette extraction a au moins le mérite de poser le problème et de souligner l’impasse dans laquelle nos sociétés se sont engagées depuis 40ans. Dans le cadre d’un développement durable, il nous faut stopper nos actions prédatrices, restreindre nos activités minières à la stricte nécessité !

Elle remet en cause notre urbanisation littorale, nos modes de constructions fondés sur des matériaux non recyclables, notre dépendance à l’égard de ressources particulières du milieu. Elle souligne « la disparition de l’identité sociale culturelle et économique du littoral, le gaspillage d’atouts et de ressources géographiques économiques et humaines d’une immense valeur et qui ne sont en rien renouvelables » - Cf texte du CNADT du 9 Juillet 2003, Message d’alerte, un nouveau contrat social pour le littoral -.

Et c’est bien là le troisième point.

Cette citation démontre les contradictions entre une volonté politique affichée à laquelle les populations doivent se convertir et des pratiques de gestion des territoires d’un autre âge. Il en résulte une cacophonie que le citoyen ne comprend plus. Avec un tel projet un pacte social est rompu.

Car la politique de gestions des littoraux a beaucoup évolué ces derniers temps. Elle est passée d’une logique de protection à une logique de préservation, c'est-à-dire d’une logique de correction à une logique d’anticipation . A travers la mise en application de la Gestion intégrée des zones côtières (GIZC), prônée par l’Union européenne et mise en application par la France en 2004, c’est toute une pratique de responsabilisation des populations côtières à l’égard de leur milieu, tant sur terre qu’en mer, qui est lancée. Elle vise à l’auto responsabilisation des collectivités locales à l’égard de leur territoire, au développement d’une écocitoyenneté, à une gestion anticipatrice et partagée sur des projets à longs termes.

Ce territoire du Pays d’Auray et de Lorient est au cœur de la mutation. N’a-t-il pas mis en œuvre une opération Grand Site, remarquable par son ampleur et ses enjeux. Le territoire de la Rivière d’Etel, en avance dans la réflexion sur la cohabitation de activités agricoles et conchylicoles, a été retenu il y a un an comme territoire d’expérimentation de la GIZC parmi 27 autres sur le littoral métropolitain ; c’est qu’il en valait la peine. La mutation des esprits politiques et citoyens en en œuvre sur ces territoires. Il ne faut en rien la stopper !

Le projet d’extraction y débarque sans qu’une réelle information , une véritable discussion avec les populations et leurs représentants ne se soit développée. C’est ignorer les mutations en cours en matière de politique littorale, les efforts demandés aux collectivités et l’implication nécessaire des populations dans le choix de leur projet de vie.
Il y a là rupture d’un contrat moral et politique.
Il y a là risque de détourner les populations de la mutation politique essentielle à engager pour que ces littoraux restent des lieux de vie, de loisirs mais aussi de travail pour tous.
Cette question est encore plus essentielle.

A tous ces titres ce projet d’extraction ne semble en rien pertinent. Il doit être analysé en d’autres termes sinon radicalement stoppé.

Yves Lebahy
Erdeven
Le 25 mars 2007



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