Avr. 07 06

Version imprimable Maroc AL BAYANE : Aménager avec prudence (utilisation du sable de mer)

par Naim El Gharbaoui Professeur de géographie


Revue de presse

Un article généraliste sur l'utilisation du sable et ses conséquences dans la presse du Maroc



 

AL BAYANE

Aménager avec prudence (3/12/2007)

En 1992, le Sommet de la Terre de Rio de Janeiro appelait de ses voeux la mise en place de politiques intégrées de gestion des zones côtières. C¹était une manière de sensibiliser l¹opinion publique internationale sur les conséquences de l¹accroissement des pressions humaines sur les littoraux ainsi que sur les coûts à long terme de celle-ci. Dans ce contexte, le Maroc doit ce prémunir contre les erreurs commises depuis un demi-siècle en Europe et en Amérique du Nord mais aussi s¹inspirer des expériences de protection et de gestion du littoral qui y sont désormais appliquées.

Une zone côtière est composée de trois parties principales :
- l¹arrière côte est la partie toujours émergée qui borde le littoral et qui subie diverse influence maritimes ;
- l¹estran est l¹espace soumis aux variations des marées ;
- l¹avant-côte correspond à l¹espace submergé en permanence par la mer.
L¹importance relative de ces trois parties est variable et dépend de la nature des formes littorales.
Certains littoraux sont des formes d¹ablation comme les falaises et les côtes rocheuses. D¹autres sont des formes d¹accumulation comme les côtes sableuses, les marais maritimes et les deltas.

Les dynamiques littorales

La dynamique d¹un littoral dépend de la nature des agents qui en façonnent les formes.
Un moteur essentiel est le vent qui est à l¹origine de la formation des systèmes dunaires mais aussi de la houle. Les vagues ont une double fonction dans la mesure où elles peuvent être responsables soit de l¹engraissement des littoraux soit de leur amaigrissement. Lorsque les vagues sont obliques par rapport au trait de côte, elle provoque une dérive littorale.
Enfin, les marées et les courants de marée jouent aussi un rôle essentiel dans la morphogenèse des marais maritimes et dans les estuaires.
Les dynamiques littorales sont particulièrement actives sur les littoraux sableux car les espaces qui les composent, avant-plage, plage et massif dunaire, y sont particulièrement solidaires. L¹avant-plage est une aire de stockage des sables qui peut être mobilisée par les vagues lors des tempêtes pour construire des barres immergées qui atténuent, en éloignant le déferlement du trait de côte, l¹érosion des plages. En dehors des épisodes tempétueux, l¹avant-plage nourrit la plage en sédiments apportés par la houle et les vagues. Une partie de ces sables sont ensuite transportés par le vent vers le massif dunaire. Lors des grandes marées, le déferlement des vagues atteint la base du massif dunaire dont l¹érosion alimente aire de stockage de l¹avant-plage. Les littoraux sableux procèdent donc d¹un équilibre dynamique dont dépend le budget sédimentaire de la plage. Ainsi, toute action humaine sur une des trois parties du littoral peut avoir des conséquences importantes sur l¹ensemble du littoral.

Impact des activités humaines sur les littoraux


L¹homme, par les pressions qu¹il exerce sur les littoraux et sur les océans, constitue un agent désormais essentiel de la dynamique des littoraux.
Le rôle fondamental des activités humaines sur le réchauffement climatique, de l¹ordre de 0,5 °C depuis 1880, constitue désormais un acquis scientifique fondamental. Il en résulte une accélération de l¹élévation du niveau des mers et des océans sans pour autant que l¹on sache avec précision ce qui découle des dynamiques naturelles du climat et ce qui revient aux activités humaines.
Si l¹on considère ce qui s¹est passé au cours de l¹ère quaternaire (3 millions d¹année BP) on constate que les variations du niveau marin ont été permanentes, voyant se succéder transgression (remontée) et régression (baisse). La dernière période du quaternaire a été caractérisée par un abaissement de l¹ordre de 120 à 130 mètres il y environ 18 000 ans. A partir de là, le niveau des mers s¹est élevé à des vitesses variables dans le temps mais parfois considérables (près de 1 m par siècle il y a 9 000 ans).
L¹époque actuelle est caractérisée par une légère transgression qui a commencé au début du XIX siècle. De 1800 à nos jours le niveau marin se serait élevé de 1 à 3 mm par an selon les auteurs. On estime aujourd¹hui comme vraisemblable une élévation de 20 centimètres pour 2030 et de 60 à 70 centimètres pour la fin du XXI siècle.
La légère transgression actuelle ne présente donc pas de caractères exceptionnels. Le problème c¹est que les implantations humaines se sont multipliées sur les littoraux et qu¹elles accélèrent certains processus.
En ce qui concerne les côtes sableuses les activités humaines sont souvent responsables de l¹apparition d¹un déficit sédimentaire qui entraîne une régression des plages ce qui compromet l¹existence même de la ressource économique que constitue les plages.

Impacts sur le profil longitudinal des côtes.

Les causes de ce déficit sédimentaire sont nombreuses.
Très souvent, les sédiments sont apportés par les fleuves côtiers. Or, la construction de barrages sur ces fleuves, notamment dans les régions sèches ou l¹extension des périmètres irrigués est une nécessité, a bloqué le transit des sables les plus grossiers qui ne peuvent plus nourrir les dérives littorales responsables de leur redistribution sur les littoraux. La cause essentielle du recul spectaculaire de la côte sableuse du Togo tient à la construction du barrage d¹Akossombo, au Ghana, qui arrête 95 % des transports solides de la Volta.
D¹autre part, le transit sédimentaires peut aussi être perturbé par des travaux portuaires effectués perpendiculairement au trait de côte et donc à la dérive littorale. La construction d¹une jetée ou d¹un brise lame forme un barrage au transit alors que vers l¹aval ont assiste à une érosion marquée de la plage. A Bizerte, en Tunisie, une plage de 700 m s¹est développée au pied de la casbah qui était atteinte par la mer avant que ne soit aménagé, à l¹est, le port moderne au XIX siècle.

Impacts sur le profil en long des côtes.


Le déficit sédimentaire est aussi provoqué par des prélèvements directs du sable de l¹avant-côte et des dunes pour les besoins du BTP. Les plages de la France occidentales ont ainsi reculées du fait de la construction du mur de l¹Atlantique pendant la Deuxième guerre mondiale et l¹exploitation intensive des granulats littoraux pendant la période de forte croissance des Trente glorieuses. Ces prélèvements détruisent aussi la végétation sous-marine qui joue un rôle important dans la rétention des sédiments et atténuent l¹impact des grandes vagues. Ces prairies à posidonies sont particulièrement menacées par les pollutions notamment en Méditerranée nord-occidentale.
Cependant, en règle générale, se sont les aménagements touristiques locaux qui constituent les troubles les plus fréquents. Depuis longtemps, le mode d¹occupation principal à privilégié l¹implantation touristique en front de mer. Des villas, des immeubles, des promenades en front de mer ont été constituées en bordure même du rivage. Pour protéger ceux-ci de l¹énergie des vagues, les ingénieurs ont privilégié les solutions les plus rigides : digues, remblais et murs de protection. Or, ces ouvrages constituent une rupture du profil en long des littoraux qui, comme nous l¹avons vu, est constitué de trois parties solidaires. Les échanges sédimentaires sont interrompus et le littoral n¹est plus alimenté en sable. A terme, les plages disparaissent.

La gestion politique des rivages

Le temps où l¹homme croyait pouvoir transformer totalement les milieux littoraux est révolu. Le problème aujourd¹hui n¹est pas tant celui d¹une protection intégrale des littoraux mais plutôt celui d¹une gestion durable de son utilisation qui permettent à la fois d¹y maintenir des activités peuplantes mais aussi d¹en préserver les qualités attractives, notamment pour les générations futures, en accord avec la notion de développement durable.

L¹exemple des Etats-Unis.


Aux Etats-Unis, la première loi de protection du littoral a été votée par le Congrès américain le 27 octobre 1972 pour donner naissance au Coastal Zone management Act. Le texte est à la fois pragmatique et d¹une large portée philosophique.
La zone côtière est définie comme étant composée des eaux côtières (à la limite des eaux territoriales) et des terres adjacentes qui se trouvent à la limite des aires dont le développement peut affecter la qualité des eaux marines « de façon directe et significative ».
Le texte considère que la gestion, l¹utilisation à des fins économiques, la protection et le développement de la zone côtière sont d¹intérêt national. La zone côtière est considérée comme « riche de ressources » pour le bien-être présent et futur de la nation.
Pour le Congrès, le seul moyen d¹assurer à la fois la protection et l¹utilisation des ressources (naturel, économiques, esthétiqueŠ) de la zone côtière est d¹encourager les Etats à exercer une autorité pleine et entière sur ces milieux et espaces ; pour cela, il faut les aider, en liaison avec les niveaux fédéraux et locaux du pouvoir, à promouvoir des programme spécifiques à ces milieux propres à la zone côtière. L¹Etat fédéral joue donc un rôle d¹impulsion alors que l¹application de la loi revient aux Etats dont les objectifs doivent intégrer les acteurs locaux (naturalistes, professionnels et politiques). Tout est donc possible, à condition de faire l¹objet d¹une négociation permanente entre protagonistes autour d¹un projet.
Le Coastal Zone Management Act est pragmatique ; il n¹est fondé sur aucune idéologie concernant la nature et ses formes de mise en valeur et qui pourrait s¹opposer aux principes du libéralisme. Les acteurs économiques prennent simplement acte d¹une ressource (le littoral) dont la valeur dépend aussi de sa protection. Protection et libéralisme ne sont donc pas incompatibles et coexistent dans le cadre d¹une gestion intégrée fortement décentralisée.

La loi littoral française (1986).


En France, depuis la fin des années 1960, c¹est l¹Etat qui définit les cadres d¹une politique du littoral qui vise à atténuer les excès du développement économique du littoral. Néanmoins, différents groupes d¹acteurs ont été progressivement intégrés à sa gestion.
Dans les années 1970, la France a pratiqué la réglementation selon deux méthodes qui se sont révélées relativement inefficaces :
- par des circulaires et des directives, à l¹intention des administrations, rappelant un certain nombre de règles à respecter concernant l¹aménagement des milieux fragiles (zones humides par exemple) et l¹encadrement de l¹urbanisation littorale qui n¹est admise qu¹à la condition qu¹elle soit réalisée en continuité avec la périphérie d¹une agglomération.
- En définissant une bande de l¹ordre de 100 mètres réputée inconstructible pour préserver les sites et les paysages.
La loi du 3 janvier 1986 place, dans son article 1, la protection des équilibres biologiques et écologiques avant toutes les formes du développement économique. Le littoral y est définit comme étant « une entité géographique qui appelle une politique spécifique d¹aménagement, de protection et de mise en valeur.» (Art. 1). Elle insiste sur la nécessité de protéger les espaces les plus caractéristiques et remarquable du littoral, manière de les mettre hors urbanisation. Elle cherche également à limiter les aires urbanisables. Il s¹agit de définir le seuil au-delà duquel ce qui attirait devient franchement répulsif.
La protection du littoral passe par plusieurs canaux :
- le Conservatoire du littoral et des rivages lacustres créé par une loi du 10 juillet 1975 a pour mission de «mener dans les cantons côtiers et dans les communes riveraines des lacs et des plans d¹eau d¹une superficie d¹au moins 1 000 hectares, une politique foncière de sauvegarde de l¹espace littoral, de respect des sites naturels et de l¹équilibre écologique». A ce jour, le Conservatoire du littoral, qui à un droit de préemption sur les espaces littoraux, possède 65 000 ha dans lesquels il développe des activités touristiques, scientifiques et pédagogiques.
- Les schémas de mise en valeur de la mer (SMVM) sont des essais de planification sociale qui intègre des représentants des administrations, des collectivités locales, des organismes de recherche (Inra, Cnrs, IfremerŠ), des organismes professionnels, des associations locales. Le SMVM «détermine la vocation générale des différentes zones et notamment celles qui sont affectées au développement industriel et portuaire. Il précise les vocations des différents secteurs de l¹espace maritime et les conséquences qui en résultent pour l¹utilisation des diverses parties de l¹espace qui lui sont liées. Il définit les conditions de la compatibilité entre les différents usages de l¹espace maritime et littoral.» (Art. 3 du décret du 5 dec. 1986).

Les littoraux marocains face aux enjeux environnementaux

La protection des littoraux marocains exige l¹adoption urgente d¹une loi qui intègre les expériences internationales évoquées précédemment. Depuis les années 1980 en effet, les pressions du tourisme intérieur et international sur les côtes marocaines ainsi que les effets d¹une croissance urbaine fortement littoralisée se sont traduites par une destruction massive de plusieurs segments des paysages littoraux de notre linéaire côtier. C¹est particulièrement le cas sur la conurbation urbano-industrielle qui s¹étend de Dar-el-Beida à Kenitra ou encore autour des enclaves touristiques du littoral méditerranéen (Tétouan, Al Hoceima) et atlantique (Agadir). La préservation de notre patrimoine littoral doit désormais être soumise à cadre légal qui comporte trois priorités.

Limiter l¹urbanisation littorale.
La loi doit instituer, le long du littoral, une bande d¹inconstructibilité d¹une largeur de 100 mètres, à compter de la limite, côté terre, de la partie du domaine public maritime. Cette largeur peut être étendue lorsque des motifs liés à la sensibilité des milieux ou à l¹érosion des côtes le justifient. Dans tous les cas, il est interdit de construire sur les avant-plages, les dunes littorales et les cordons dunaires ou d¹en extraire du sable ou des matériaux susceptibles d¹en modifier la dynamique. L¹interdiction de construire est aussi valable dans les périmètres protection définis autour des pré-littorales caractérisées par leur richesse faunistique et floristique, en particulier les zones humides (lagunes, étangs, merjas, dayas).
Cette bande d¹inconstructibilité doit être doublée par une zone de retrait d¹une largeur de 2000 mètres applicable aux infrastructures de transport. La largeur de 2000 mètres peut-être étendue si la configuration géomorphologique des sites, la présence de zones humides ou de formations végétales littorales le justifient. A l¹intérieur de la zone de retrait les zones à urbaniser ne peuvent dépasser une superficie continue de 3 kilomètres linéaires le long du littoral. L¹extension de deux zones d¹urbanisation est interdite à l¹intérieur de la zone de retrait si la distance les séparant est inférieure à 3 kilomètres linéaires le long du littoral. Enfin, la hauteur des constructions situées à l¹intérieur de la zone de retrait doit être inférieure à celle de la ligne de crête des cordons dunaires.

Créer des «territoires littoraux».
Au niveau national, la création d¹une «Agence Nationale du Littoral» permet d¹instituer un établissement public, doté de la personnalité morale et financière, placé sous la tutelle de l¹Etat ayant pour mission la protection et la mise en valeur du littoral afin de veiller au respect des dispositions de la loi et des réglementations en vigueur et des accords et conventions internationaux dont le Maroc fait partie ayant trait au littoral. Cet établissement donne un avis préalable sur tous les projets de document d¹urbanisme ayant trait au littoral, sur tous les projets d¹activités, de lotissements, de constructions ou de tracées de nouvelles voies de transport autres que maritimes dans la zones de retrait précédemment évoquée. Il contrôle la mise en place d¹études d¹impacts contradictoires à tous projet modifiant l¹occupation du sol dans les zones littorales. Enfin, l¹Agence Nationale du Littorale dispose d¹un droit de préemption et d¹expropriation sur les bandes d¹inconstructibilité et les zones de retrait afin de définir et constituer des réserves foncières inaliénables destinées à la conservation du patrimoine paysager littoral, tout particulièrement là où les zones littorales naturelles subsistent encore à l¹état relictuel comme par exemple celle de l¹Oued Cherrat au sud de Rabat.
Au niveau régional, la gestion des «territoires littoraux» doit passer par la mise en place de Schémas Régionaux de Protection et de Gestion Intégrées du Littoral (SRPGIL) élaborés à l¹initiative de l¹Agence Nationale du Littoral en concertation avec les administrations, les établissements publics, les collectivités locales, les organismes professionnels et les associations de protection de l¹environnement.
Les littoraux marocains connaissent actuellement une pression considérable qui est liée en partie à la saturation des littoraux européens mais surtout à l¹absence d¹une législation intérieure rigoureuse portant sur la protection de ses environnements littoraux. Il est temps que le Maroc prenne conscience que la richesse de ses littoraux repose sur l¹existence d¹un linéaire littoral très étendu et encore peu aménagé qu¹il convient d¹utiliser avec prudence.

Naim El Gharbaoui
Professeur de géographie


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