Août 08 13

Version imprimable Yves Lebahy, les interrogations du Peuple des Dunes (partie 1)

mise à jour le 13/08/2008 version du 12/02/2008

 

Quelles interrogations nous(1)  formulons au sujet
de l’extraction des sables et de ses conséquences
sur le secteur Gâvres-Quiberon ?


texte rédigé par Yves LEBAHY
Professeur agrégé de Géographie
Université de Bretagne Sud
mise à jour version du 12.02.2008


Yves Lebahy photo Bruno Corpet 2007

 
Les informations que nous possédons sur ce projet, relèvent :
  • des éléments issus d’études réalisées par des cabinets d’études et des laboratoires  travaillant ou coopérant sur les commandes du  consortium de groupes Lafarge et  Italcimenti à l’origine de la demande de permis de recherche, notamment les études partielles des cabinets d’études SEAMER et ASTERIE pour la géophysique et l’hydrologie marine, LAPHY et Maryvonne LE HIR  pour la biologie.
  • du bilan présenté lors comité de suivi du 10 Décembre 2007 par le cabinet Astérie et le laboratoire   LEMEL.
  • des articles parus dans la presse locale traduisant la communication de ces groupes au sujet de l’extraction éventuelle.
Remarques :  Il ne s’agit là que de points de vue parcellaires et dépendants de la seule volonté de communication de ces groupes, ce qui ne constitue en rien un travail méthodique et fiable pour analyser la situation. Toutefois, les éléments qui filtrent à travers ces informations et ceux apportés par ces premiers rapports d’études suffisent à se poser un certain nombre de questions tant sur l’objet que la méthode utilisée. 

Par ailleurs, depuis le début de l’affaire, la communication établie par le consortium conclut à une absence totale de conséquences pour le milieu marin lui-même et le littoral  du secteur incriminé. Le contraire serait étonnant. La nature de tels propos pose immédiatement la question de la crédibilité de telles affirmations, voire entame le sérieux des études si elles concluent avec autant de certitude les faits. C’est ce caractère indiscutable des conclusions avancées, surprenantes à plus d’un titre,  qui sème le doute dans la population et l’a conduite à de profondes interrogations et à ce mouvement d’opinion qui l’anime depuis Février/Mars2007.

Ainsi donc est mise en cause la crédibilité d’une communication au grand public qui pose tout autant la question de la neutralité de l’expertise scientifique que celle de l’utilisation qui en est faite. Il ne s’agit pas ici de remettre en cause le sérieux de ces études, conduites par des experts et des bureaux d’études reconnus, mais bien de mesurer l’impact de leur dépendance à l’égard d’un  seul commanditaire qui représente uniquement l’intérêt des sociétés d’extraction dans des conclusions unilatérales qui peuvent paraître contestables sur certains points. Car ce dernier finance seul  les études, en définit les périmètres en fonction de ses seuls intérêts d’exploitation, les présente enfin comme porteuses d’une crédibilité scientifique neutre.

Mais plus que la fiabilité de leurs conclusions, c’est l’usage qui en est fait par les groupes pour communiquer au niveau du grand public, affirmant à l’opinion que ces prélèvements sont sans danger pour les équilibres naturels et faunistiques. Or ces conclusions, ainsi distillées, sèment le doute dans l’opinion plus qu’elles n’apportent de crédibilité à l’argumentaire développé et sont à l’origine même de la contestation qui s’est établie.


Les arguments avancés par le consortium des groupes dans ses documents de communication :
 
Ces éléments ont été retenus à partir du dossier de communication de Juillet 2007, et des articles des journaux Ouest France – Le Télégramme, des conclusions présentées lors du Comité de suivi et d’information du 10 Décembre 2007.

En matière de sédimentologie et hydrologie marine
, les arguments du consortium avancent les points suivants :
  • la zone d’étude du PER est indépendante du trait de côte. Une éventuelle extraction n’aurait donc nulle incidence sur les plages et dunes littorales proches.
  • La modélisation hydrodynamique confirme l’absence de liens entre périmètre d’étude et la bande littorale, séparant l’ensemble en deux sous-sytèmes indépendants.
  • La zone est un ensemble de paléovallées comblées de sables roulés de nature alluvionnaire. Ce sable serait là depuis longtemps et n’aurait subi aucune migration depuis au moins 8000 ans. La stabilité des deux systèmes présentés est affirmée.
  • La disposition des reliefs sous-marins fait obstacle à toute migration des sédiments de la côte au gisement ou inversement
  • Les houles actuelles n’ont aucun effet en dessous de 15m de profondeur et sont incapables de déplacer les sédiments au-delà de quelques dizaines de centimètres.
  • La modélisation d’un éventuel projet d’extraction démontre que l’impact serait limité aux seuls talus de la zone de dragage.
En matière biologique, aucune conclusion n’est pour le moment avancée véritablement tant sur le gisement halieutique que sur les effets sur le plancton et les algues. Toutefois, il est souvent affirmé que ce secteur ne recèle aucune ressource halieutique véritable.

En matière de ressources en matériaux, est avant tout mis en avant le besoin réel de la région Bretagne à répondre aux besoins d’un marché du granulat supérieur à la moyenne française  (10 tonnes/h/an contre 7 pour l moyenne nationale) en rapport avec le nombre élevé de constructions réalisées sur ce territoire (40 000/an, dont 14 500 résidences secondaires), particulièrement sur la côte sud (Morbihan : 12t/H/an), et à assumer ses besoins à partir des gisements locaux,  situés essentiellement en mer - (déficit annoncé par le consortium : 1 million de tonnes dans les 2 à 3 ans à venir, à l’horizon 2010).


Quelles interrogations nous posons-nous par rapport à ces affirmations ?

Ces interrogations  pourront peut-être vous paraître naïves. Notre équipe dite « scientifique » est bien réduite pour le moment, mais elle s’appuie sur un réseau de compétences en morphologie ou hydrologie marine de haut niveau qui la conseille dans ses analyses, lui suggère des pistes de réflexion, la guide dans ses réflexions. Mais avant tout, certaines affirmations sont telles qu’elles remettent en cause des logiques de bon sens et des compétences élémentaires acquises  dans les domaines de l’hydrologie marine et la sédimentologie.  Elles soulignent par ailleurs une absence d’esprit critique propre à toute implication citoyenne dans un projet. Et c’est à ce titre d’abord que nous réagissons.


1ere interrogation :
Le côté formel des affirmations :


Est-ce le fait des démarches de communication du consortium de groupe ou la croyance en une capacité de définir une vérité émanant de la technicité des bureaux d’études, mais procéder par affirmations systématiques pose en soi un problème de crédibilité de la démarche scientifique.  Celle-ci doit être marquée par la prudence dans les conclusions et un esprit de doute. Car qui peut prétendre saisir tous les mécanismes d’un système aussi complexe que le système hydro sédimentaire d’une zone qu’il ne faut en rien réduire au seul secteur de recherche (Quiberon-Gâvres-Plateau de Toulven au large de Groix) mais bien étendre à un secteur beaucoup plus large : celui d’une large portion du littoral sud de la Bretagne (comme l’attestent  les effets ultérieurs des prélèvements de sables occasionnés par la dernière guerre). Qui plus est, ces mécanismes ne sont en rien stables,  liés en permanence aux mutations du milieu marin dont le niveau s’élève même si ces évolutions semblent infimes… ( +3mm/an au marégraphe de Brest).

Cette question de la remise en cause des affirmations avancées est illustrée par le point suivant.


2ème interrogation :
L’absence de migration des sédiments sur les fonds sous les effets de la houle :


Dès le début de la communication ce point a été présenté comme essentiel. Il a été rapidement contesté par Monsieur Alain HENAFF (UBO Brest) (voir extraits de ses analyses, annexe 1). Mais le débat engagé est malheureusement resté sans suite de sa part. Nous l’avons repris.

Prétendre que la houle ne peut avoir nul effet  au-delà de la limite de 15 mètres de profondeur surprend. Qu’elle n’ait nulle action sur la mobilisation des sédiments situés par des fonds de 25 à 30 mètres, ne semble pas correct. Une telle affirmation semble ignorer des règles élémentaires relatives aux effets de la houle sur les fonds : règle élémentaire de la moitié de la longueur d’onde, règles de Rankine élaborées à la fin du XIXème, règles reprises dans le Cours d’hydraulique maritime de R. Bonnefille-Masson-1992. Compte tenu de l’ampleur des houles moyennes enregistrées sur le secteur de recherche (entre 2m et 2,5 m), nous arrivions théoriquement à des effets de rotation des particules d’eau sur ces fonds de 25 à 30 m sur un diamètre de l’ordre d’une 30aine de  cm.  Mais c’est ne pas prendre en compte qu’en hiver, ces houles peuvent avoir fréquemment une hauteur de 5 mètres sur la zone, voir 6,5m d’après le cabinet Astérie (30h/an). En ces cas, la rotation des particules d’eau est encore de plus de 2,5m de diamètre à –38m, voir plus. Le tableau joint, certes à pondérer, établi sur les règles en vigueur, notamment celle du 1/9ème de la longueur d’onde, est édifiant. Même par houle moyenne, les fonds du secteurs doivent être « travaillés » par les mouvements de l’eau. Une plongée in situ, sur le lieu prévu d’exploitation, nous a permis de constater que les sédiments étaient marqués par la présence de ripple marks dont la hauteur était de l’ordre de 50 à 70 cm, voir vidéo(2). Comme quoi les fonds de ce secteur sont bien perturbés par les houles habituelles ou de tempête et que les sédiments sont nécessairement mis en mouvement soit par charriage, soit par saltation ou mise en suspension. L’idée que leurs déplacements soient limités à seulement quelques dizaines de centimètres, ne semblent apparemment guère crédible. L’analyse scientifique semble le contredire ; l’observation aussi. Les inquiétudes à ce sujet du Professeur Hénaff semblent bien confirmées (voir ses propos, annexe 1 et annexe 2).

Il est à remarquer que depuis que nous avons formulé ce constat, cet argument n’est plus du tout  utilisé en terme de communication. Comme quoi cette affirmation était contestable.  Un second l’a remplacé.



3ème interrogation :
L’existence de barrières rocheuses empêchant la relation des sédiments entre lieu du gisement et la côte (voir annexe 3 et annexe 5) :


Cet argument a donc fait suite au précédent et est largement utilisé par le Laboratoire LEMEL de l’Université de Rennes I : la migration des sédiments serait impossible en raison de l’existence d’une barrière rocheuse sous-marine liée à un réseau de failles orientées NNW-SSE. Arrivent à l’appui une série de documents et de profils de fonds marins largement communiqués au niveau du public et à la presse dont vous avez un aperçu dans les documents de l’annexe 3. Cet obstacle naturel constituerait alors une frontière entre deux systèmes sédimentaires, les rendant indépendants l’un de l’autre : un premier, dit «prisme actif» en bord de côte entre 0m et 15m de profondeur et soumis à l’action de la houle et un second, en dessous de 15m, qualifié de « prisme fossile relique », qui pour sa part serait exempt des migrations sédimentaires sinon locales. Ce système existe-t-il réellement ou n’est-ce qu’une vue de l’esprit?

S’il y a bien en ces lieux un système de 3 failles orientées SSE-NNW, héritées fort probablement de l’époque hercynienne, l’observation de la carte du SHOM du secteur établie en 1972 et revue en 1977 par JP Pinot, ne laisse pourtant en rien percevoir l’existence de tels obstacles naturels, lesquels  devraient se traduire par un tracé en baïonnette des courbes bathymétriques. Or, il n’en est rien. La précision de ce type de document suffit pour se faire une idée juste. Quant aux marins pêcheurs pratiquant la zone, ils ignorent  l’existence de tels obstacles sur ces fonds. Ces failles peuvent exister sans qu’elles ne présentent aujourd’hui un front, gommé par l’érosion et la sédimentation.

Mais surtout une observation des profils présentés et des diagrammes en 3 D utilisés par les bureaux d’études et les services de communication pour figurer la topographie de ces fonds, démontre, sur tous ces documents, une amplification de l’échelle des hauteurs par rapport à celle des distances, ce qui a pour effet d’augmenter considérablement les reliefs sous-marins et donc de permettre l’usage, volontaire ou non, d’un tel argument. En ne respectant pas les rapports entre échelles de hauteur et échelles de longueur, règles élémentaires que doit observer tout étudiant s’initiant à la géomorphologie, ces traitements graphiques amplifient exagérément des reliefs qui dans la réalité sont infimes et ponctuels (guère plus de 10 m pur le plus important) : une série de profils topographiques réalisée sur la zone démontre au contraire que ces obstacles sont nuls ou insignifiants sauf sur le site des Pierres noires, (voir annexe 5). Cette erreur d’interprétation résulte-t-elle d’une trop grande confiance accordée aux logiciels de traitement graphique qui ignorent ces règles élémentaires ou d’une volonté délibérée de manipulation ?

La question est d’importance, car même si ces obstacles existent, ils ne peuvent pour la plupart constituer un obstacle aux migrations sédimentaires. Par ailleurs ils ne sont en rien continus et laissent au contraire de larges zones de communication  sans obstacle entre la côte du tombolo de Quiberon et le gisement, par lesquels courants et sédiments peuvent transiter. 


Notes
(1) réflexion et travail conduit par Jean Louis GUEDEU, Pierre MOLLO (chercheur au CEMPAMA/ Agrocampus de Beg Meil) et Yves LEBAHY (IUP d’Aménagement maritime et littoral –UBS Lorient)  pour le collectif d’associations « Peuple des dunes ».
(2)
un document filmé par un plongeur de l’Observatoire du plancton, révèle ce phénomène (voir une vidéo des images sous-marine sur anoriant tv)




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Commentaires

1 - A lire sans modération

Encore merci à Yves Le Bahy pour m'avoir fourni ce document dans sa dernière version. J'encourage le lecteur de passage ou déjà au fait de l'action du Peuple des Dunes, de le lire attentivement dans son ensemble (en deux parties) des liens permettent l'aller et le retour entre les deux parties du texte. Et surtout il faut consulter les 6 annexes qui contiennent de nombreux documents visuels, cartes et schémas, qui illustrent parfaitement le propos. Des liens dans le texte sont bien repérables, il suffit de faire un clic pour accéder a la page d'annexes correspondante. Un lien ou un clic retour sur votre navigateur permet de revenir au texte de l'article.

Bonne lecture

 


Peupledesdunes | Le Mercredi 20/08/2008 à 15:09 | [^] | Répondre

 

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